La poésie pour vivre différemment la pandémie

Jérôme Melançon pour Fête de la culture

30 septembre 2021

RE:IMAGINE Series
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J’ai devant moi une pile de feuilles imprimées, mal alignées, aux coins usés. Je n’imprime plus depuis longtemps mon travail, ni mes lectures - à une exception près : mes manuscrits de poésie, au moment de composer le livre, de décider de l’ordre des poèmes. Mais cette pile de feuilles m’est étrange. À part l’une d’elles, les noms qui y apparaissent ne sont pas les miens. Pour la plupart, en fait, je n’ai jamais même échangé avec ces écrivaines et écrivains dont j’annote les pages avec une encre qui coule un peu trop. Je me familiarise pourtant peu à peu avec ces poèmes depuis le premier automne de la pandémie de COVID-19, et je reviens de temps à autre à leurs textes et à ce projet qui me surprend encore.

Photo par Jérôme Melançon

Trois de ces noms viennent de collègues. L’un d’eux, Jean-Blaise Samou, un ami de longue date et qui porte ce projet, m’a d’abord contacté pour me demander quelques conseils, quelques idées, en relation à un projet d’anthologie de poèmes sur la pandémie. Heureux d’échanger avec lui, qui se trouve désormais à Halifax, et de sortir de mon isolement familial à Regina, j’ai aussi été gagné par son enthousiasme pour le projet. J’ai donc été heureux de le rejoindre, ainsi que Rohini Bannerjee, elle aussi à Halifax, et Bertrand Tchoumi, à Baltimore, qui participaient déjà.

Nous avons rapidement orienté notre recherche de textes vers les espaces francophones minoritaires et diasporiques, sans pour autant interroger les contributrices et contributeurs sur leur statut minoritaire. La raison de ce choix est assez simple : la tendance des premiers mois ne s’est pas démentie. Les expériences de la pandémie discutées dans les médias se limitent au public majoritaire, ou y sont rapportées. On ramène les récits des soignant-es racisé-es, souvent même en situation précaire et faisant face à une déportation possible, aux expériences des travailleur-ses de la santé. Et oui, ici et là, on parlait des travailleur-ses migrant-es, de la situation dans les quartiers pauvres. On mentionnait les inégalités entre les pays, entre les populations. Peut-être même rappelait-on parfois la réalité des personnes handicapées. Mais nous désirions une solidarité et non un portrait à observer, un changement de perspective et non une compréhension abstraite. C’est ce que les poèmes retenus nous ont offert.

Car, bien heureusement pour le projet et malheureusement pour nous et plusieurs autres soumissionnaires, nous avons dû faire un choix pour donner une certaine unité au recueil. Ce qui n’empêche aucunement que j’aie été marqué par tant de témoignages des difficultés, des joies aussi, trouvées pendant la pandémie et le confinement. À la relecture au moment de composer le recueil, je cherche des images laissées par des poèmes que nous n’avions pu sélectionner. Tandis que la pandémie continue, nous gagnerions à rassembler ces expressions d’expériences vécues de par le monde et de tous les endroits dans nos mondes.

Dans cet amas de poèmes qui prend forme devant moi, c’est la francophonie qui se présente. On y voit l’arrivée du virus en Afrique de la Côte d’Ivoire à l’Île Maurice, en France, au Canada des Maritimes à la côte Ouest. Nous avons même eu la chance de recevoir des textes inattendus de la part d’une figure majeure de la poésie francophone (que je ne peux encore nommer) et des poèmes en dialogue avec elle. Et ceci en plus des poèmes qui semblent déjà se répondre et converser sur l’angoisse et l’espoir, sur les faces menaçantes et apaisantes de la nature, sur l’amour comme valeur et comme épreuve dans la séparation physique. Ou encore sur la monstruosité du virus et de l’humanité elle-même, l’indifférence de l’État, l’indignation face aux injustices et aux exclusions, le racisme déjà en marche avant le meurtre de George Floyd. Tout comme la réception de tant de textes nous l’a montré, malgré l’expérience de la solitude pendant le confinement de la première vague de COVID-19, dont ces poèmes retracent l’arc, personne n’a accepté d’être seul pendant le confinement. Chacun de ces poèmes témoigne d’un effort pour rejoindre les autres.

En plein confinement, pris avec un surplus d’information sur la pandémie mais aucune possibilité de choix ou d’action, écrire des poèmes était devenu pour beaucoup un moyen de survivre aux angoisses du quotidien et aux incertitudes du lendemain, un moyen de donner du sens à la vie face à un désastre qui continue toujours de s’étendre.

D’où le titre, du moins provisoire, du recueil: Poèmes covidiens, tout simplement, parce que nous vivons avec le virus que nous en soyons infectés ou non, parce que tout ce que nous vivons et exprimons depuis presque deux ans maintenant s’y lie d’une manière ou d’une autre - à plus forte raison nos créations.

J’ajouterai encore que tout ce que nous avons reçu m’a soutenu cette dernière année. Mon expérience de la pandémie et du confinement, entre la cuisine et le sous-sol à Regina a été adoucie par le dialogue avec mes amis et collègues, la reconnaissance de mes propres expériences et leur mise en perspective au vu de celles des autres, l’occasion de transposer et transformer mon regard sur la situation, la surprise occasionnée par le travail et la force de l’expression derrière ces poèmes.

Co-éditeur du receuil Poèmes covidiens et auteur de cette article, Jérôme Melançon

Je ressens une dette ainsi qu’une culpabilité et beaucoup de regrets envers les poètes et poétesses qui ont répondu à nos appels. Nous avons déjà pris beaucoup trop de temps pour tout lire, décider, rassembler, trop de retard, créant à notre tour une incertitude et une attente. Nous vivons tous les quatre aussi nos propres pandémies, ce que nos poèmes révèleront d’ailleurs, en plus de nos défis professionnels, de nouveaux postes, l’ajustement à l’enseignement à distance, la montée de dépressions ou d’anxiétés, les microagressions qui se multipliaient, les macroaggressions aussi par les médias et la démultiplication des tâches que trop de nos collègues abandonnaient afin de se concentrer sur l’“essentiel”. Le projet était sans doute déraisonnable, étant donné notre désir de bien nous occuper de nos familles et de nos étudiant-es. Il n’en demeurait pas moins nécessaire, du moins pour nous, et apparemment pour les autres qui nous ont confié leurs poèmes. Nous espérons donc leur trouver une belle maison, afin qu’ils puissent aussi laisser une empreinte, quelques traces, vers une meilleure coexistence.


This article is part of a special blog series featuring writers and creatives from across Canada (and beyond!) with stories that both highlight and celebrate Culture Days’ 2021 theme, RE:IMAGINE. Explore more stories below.